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Vision de la Suisse par un journaliste français de l'Express

Posté : 12 oct. 2009, 14:38
par Mithridate
En TGV, quatre heures suffisent pour atteindre en douceur les rives du Léman et, le croirait-on, de ce xixe siècle qui vit naître Emma Bovary et traîner devant les tribunaux le Baudelaire des Fleurs du mal. On pénètre alors dans un pays neutre, mais très militaire, situé au coeur d'une Europe économique à laquelle il ne veut pas appartenir, une vieille terre calviniste où l'on se refuse toujours à séparer l'Eglise de l'Etat et où les traditions morales sont plus puissantes que la haute technologie, une confédération autarcique qu'entourent, protectrices et carcérales, des montagnes lourdes comme des portes de coffres-forts.

Dans la campagne vaudoise et les combes du Valais plus encore que dans les cantons alémaniques, le temps s'est arrêté, les paysans ont les gestes réguliers des faucheurs torse nu que photographiait Gustave Roud, les vignerons semblent sortir d'un roman de Ramuz et les misanthropes inconsolables, du Journal intime d'Amiel. Ce sont des paysages immobiles, où plane encore l'esprit coercitif de la Réforme selon Genève, où vivent des hommes et des femmes tourmentés, où perdurent l'obsession de la faute, l'idée de culpabilité, la phobie du désordre et la peur du scandale, où le taux de suicides est supérieur à la moyenne européenne. Ici, les notables tombent parce qu'ils ont découché et les auteurs licencieux sont inquiétés; on n'aime guère les irréguliers, mais on prie pour la rédemption des pécheurs.